Lorsque je dis que je soigne aussi des poissons, il y a souvent un petit silence. Puis vient presque toujours la même question :
« On peut vraiment soigner un poisson ? »
La réponse est simple : oui.
Et finalement, pourquoi en serait-il autrement ?
La médecine vétérinaire n’a jamais eu de frontière d’espèce. Notre métier consiste à comprendre le vivant, à diagnostiquer une maladie, à soulager une souffrance et, lorsque cela est possible, à guérir un animal. Peu importe qu’il possède des poils, des plumes, des écailles ou une carapace.
C’est sans doute ce qui fait toute la beauté de cette profession.
Au fil de ma carrière, j’ai eu la chance de prendre en charge des patients très différents. Je me souviens notamment d’un poisson lune échoué sur le littoral, apporté à la clinique par des gardes de l’environnement. J’ai également participé à des chirurgies sur des requins, mais aussi retiré des tumeurs chez des poissons appartenant à des particuliers.
Ces interventions surprennent encore. Pourtant, elles font aujourd’hui pleinement partie de la médecine vétérinaire.
Un poisson est un patient
Pendant longtemps, les poissons ont souffert d’une réputation injuste.
On les considérait comme des animaux simples, presque incapables de ressentir leur environnement. Dans les années 1990, certains ouvrages affirmaient encore qu’ils ne ressentaient pas la douleur.
Les connaissances scientifiques ont profondément évolué.
Chez les poissons téléostéens, la douleur est aujourd’hui clairement reconnue. Ils possèdent des récepteurs spécialisés, réagissent aux stimuli douloureux et leur comportement se modifie lorsqu’ils souffrent. Les mécanismes précis continuent d’être étudiés, mais une chose est désormais acquise : un poisson n’est pas insensible.
Chez les requins et les autres élasmobranches, certaines questions demeurent encore ouvertes. Les recherches progressent rapidement et permettront, dans les années à venir, d’améliorer encore leur prise en charge médicale.
Comme toute discipline scientifique, la médecine évolue avec les connaissances.
Derrière un aquarium, il y a souvent une histoire
Il est facile de dire : « Ce n’est qu’un poisson. »
Les propriétaires savent pourtant que ce n’est jamais aussi simple.
Ils connaissent leurs animaux, remarquent lorsqu’ils s’alimentent moins, nagent différemment, changent de couleur ou s’isolent du groupe. Derrière un aquarium se cache souvent un véritable attachement.
Pour un vétérinaire, cet attachement mérite le même respect que celui porté à un chien, un chat ou un lapin.
Soigner un poisson, c’est aussi accompagner cette relation.
Une médecine qui protège aussi la biodiversité
La médecine des poissons dépasse largement le cadre des aquariums domestiques.
Elle est devenue un outil essentiel de conservation.
Les aquariums modernes et les instituts zoologiques ne sont plus de simples lieux d’exposition. Ils participent aujourd’hui à des programmes de recherche, de reproduction et de sauvegarde d’espèces parfois gravement menacées.
Les coraux en sont un excellent exemple.
Face aux épisodes de blanchissement, aux maladies émergentes et aux conséquences du changement climatique, plusieurs aquariums sont devenus de véritables conservatoires. Ils maintiennent des colonies, développent des techniques de multiplication et participent à la restauration de récifs dégradés. Sans ces structures, une partie de cette biodiversité pourrait disparaître.
La médecine vétérinaire occupe une place centrale dans ces programmes.
Les progrès réalisés en anesthésie, en chirurgie, en imagerie ou en médecine préventive profitent directement aux animaux hébergés dans ces établissements, mais également aux poissons sauvages, aux aquariums privés et à l’ensemble de la communauté scientifique.
Observer pour mieux comprendre
Toutes les connaissances ne proviennent pas des animaux que l’on soigne.
Les animaux retrouvés morts ou échoués sont eux aussi une source d’informations considérable.
C’est dans cet esprit, il existe des réseaux de surveillance des échouages de requins et de raies. L’objectif est de mieux documenter ces échouages, d’en rechercher les causes et de recueillir des données précieuses sur l’état sanitaire de ces populations.
Chaque examen apporte des informations sur les maladies, les parasites, les pollutions, les interactions avec les activités humaines, l’état nutritionnel ou encore les causes de mortalité.
Ces données sont indispensables pour améliorer les connaissances scientifiques, orienter les programmes de conservation et mieux protéger ces espèces encore largement méconnues.
En médecine vétérinaire, chaque animal peut nous apprendre quelque chose, même lorsque nous ne pouvons plus le sauver.
Une discipline en pleine évolution
La médecine des poissons est encore jeune.
En juillet 2026, j’ai eu l’honneur de faire partie de la première formation à la médecine et à la chirurgie des poissons à l’École nationale vétérinaire d’Alfort orchestrée par le Dr Claire Vergneau-Grosset de l’Universtié de Montréal.
Au-delà de la formation elle-même, cet enseignement illustre l’évolution de notre profession. Les poissons occupent désormais une place grandissante dans l’enseignement vétérinaire, à mesure que les connaissances progressent.
Chaque année, la physiologie, l’anesthésie, l’imagerie, la chirurgie, la qualité de l’eau ou encore les maladies infectieuses font l’objet de nouvelles recherches.
La médecine des poissons avance rapidement.
Une médecine fondée sur le partage
Aucun vétérinaire ne peut exercer seul cette discipline.
La médecine des poissons repose sur une collaboration permanente entre vétérinaires, soigneurs, biologistes, aquariologistes, plongeurs, conservateurs, chercheurs, capacitaires et gestionnaires d’espaces naturels.
Chacun possède une partie des réponses.
Le soigneur connaît parfaitement le comportement quotidien d’un animal. Le plongeur observe ce que personne ne voit sous l’eau. Le biologiste apporte les connaissances fondamentales sur l’espèce. Le vétérinaire relie l’ensemble pour établir un diagnostic et proposer un traitement.
Cette intelligence collective est la véritable richesse de cette discipline.
Une seule santé
La médecine des poissons est probablement l’un des meilleurs exemples de l’approche One Health.
La santé des animaux aquatiques dépend directement de celle de leur environnement. La qualité de l’eau, les pollutions, les maladies émergentes, les espèces invasives ou encore le changement climatique concernent autant les vétérinaires que les biologistes, les écologues, les gestionnaires d’espaces naturels et les institutions publiques.
Soigner un poisson revient souvent à s’intéresser à tout un écosystème.
Au fond, la question n’est peut-être plus de savoir si l’on peut soigner un poisson.
La vraie question est de comprendre pourquoi nous ne le ferions pas.
Parce qu’un poisson est un animal à part entière.
Parce qu’il peut souffrir.
Parce qu’il est parfois le compagnon d’une famille depuis de nombreuses années.
Parce qu’il peut appartenir à une espèce menacée dont chaque individu compte.
Et parce que la médecine vétérinaire n’a jamais eu vocation à choisir les espèces qu’elle mérite de soigner. Elle accompagne le vivant dans toute sa diversité. C’est cette curiosité, cette ouverture et cette volonté permanente d’apprendre qui rendent notre métier si passionnant. Aujourd’hui, soigner un poisson n’est plus une exception. C’est simplement une nouvelle facette d’une médecine vétérinaire en constante évolution. Je suis convaincu que les prochaines années ne feront que confirmer cette dynamique. Une discipline autrefois confidentielle est en train de prendre toute sa place, au service des animaux, de la science et de la préservation de la biodiversité.
Pour aller plus loin:
Nicolas MARTINEZ
Docteur vétérinaire
DIE Santé de la Faune Sauvage Non Captive
DU Pathologies Tropicales Essentielles — Faculté de Médecine, Sorbonne Université*
DU Droit de l’Animal — Faculté de Droit et Science Politique, Université Côte d’Azur*
* Diplômes universitaires complémentaires non reconnus par l’Ordre national des vétérinaires.
