On associe presque toujours la rage aux chiens, aux renards, parfois aux chauves-souris. Rarement aux otaries. Et pourtant, un événement inédit se déroule depuis plusieurs années au large des côtes d’Afrique du Sud et de Namibie : pour la première fois au monde, la rage s’est installée durablement dans une population de mammifères marins sauvages.

Plus de 100 cas, et une transmission qui remonte plus loin qu’on ne le pensait
Plus de 100 cas de rage ont été confirmés chez l’otarie à fourrure du Cap (Arctocephalus pusillus pusillus) depuis 2024. Mais les analyses rétrospectives font remonter les premiers cas bien plus tôt : le tout premier échantillon positif daterait d’août 2022, deux ans avant que l’épidémie ne soit officiellement détectée et confirmée.
Autrement dit, le virus n’a pas surgi du jour au lendemain. Il a circulé discrètement, longtemps avant que quiconque ne s’en aperçoive. La maladie est aujourd’hui considérée comme endémique dans cette population, un cap symbolique qui signifie qu’on ne parle plus d’un foyer épidémique passager, mais d’une présence durable du virus.
Un seul événement de transmission à l’origine de tout
L’hypothèse la plus solide aujourd’hui est celle d’un événement de transmission unique, depuis un chacal à chabraque porteur d’un variant viral habituellement associé aux chiens. À partir de ce point de départ, le virus a ensuite circulé directement entre otaries, un mode de transmission jamais documenté auparavant chez cette espèce.
C’est cette bascule qui rend l’événement si particulier. On ne parle plus d’un contact isolé entre une otarie et un animal terrestre enragé, mais d’un virus qui s’est adapté à un nouvel hôte, au point de se transmettre d’un individu à l’autre au sein d’une espèce marine, y compris de la mère au fœtus : des infections in utero ont été confirmées chez plusieurs femelles, preuve que le virus circule désormais au cœur même de la reproduction de l’espèce.

Des animaux méconnaissables
Les otaries infectées présentent des signes neurologiques marqués : agressivité inhabituelle envers l’Homme et envers d’autres animaux, comportements qui tranchent nettement avec ceux normalement observés chez cette espèce.
Plus de 145 expositions humaines ont déjà été rapportées à ce jour, essentiellement des morsures. Il s’agit bien d’expositions et non de cas de rage humaine confirmés : la grande majorité des personnes concernées ont pu recevoir une prophylaxie post-exposition. Mais ce chiffre donne malgré tout la mesure du changement de comportement de ces animaux, habituellement peu dangereux pour l’Homme.
Un risque qui dépasse largement les côtes sud-africaines
Le virus, d’abord détecté dans les provinces du Western Cape et du Northern Cape, a depuis progressé plus à l’est : un cas suspect a été identifié à Jeffreys Bay, dans l’Eastern Cape, avec un tableau clinique fortement évocateur de la maladie.
Les otaries à fourrure du Cap parcourent de grandes distances le long des côtes d’Afrique australe. Cette mobilité crée des opportunités de contact avec d’autres espèces de mammifères marins, notamment lors des périodes de déplacement ou de reproduction. Le risque n’est donc pas circonscrit à une seule zone géographique. Certaines régions aujourd’hui indemnes de rage, comme certaines îles subantarctiques, pourraient un jour se retrouver concernées si la dynamique de propagation venait à se poursuivre vers d’autres pinnipèdes.
Pourquoi cet événement mérite qu’on s’y attarde
Ce n’est pas la première fois qu’un virus franchit une barrière d’espèce qu’on croyait infranchissable. Mais chaque nouvel exemple rappelle à quel point ces barrières sont plus poreuses qu’on ne le pense, et à quel point la surveillance sanitaire de la faune sauvage, même dans des milieux qu’on croit éloignés de nous, n’a jamais été un luxe.
Un virus qui circule chez des otaries en Afrique australe peut sembler très éloigné de nos préoccupations quotidiennes. Il ne l’est pourtant jamais complètement. C’est bien tout l’enjeu du concept One Health : la santé animale, humaine et environnementale ne sont jamais des sujets isolés les uns des autres.
Sources
World Organisation for Animal Health (WOAH), Rabies detected in Cape fur seals highlights an unprecedented shift in rabies ecology, 2026
Mongabay, A deadly cross over: In South Africa, rabies moves from land animals to seals, août 2026
Research Square (prépublication, non encore évaluée par les pairs), Novel rabies outbreak in a marine mammal – the Cape fur seal, 2026
National Institute for Communicable Diseases (NICD, Afrique du Sud), What you need to know about rabies in seals in South Africa, 2025
Nicolas MARTINEZ
Docteur vétérinaire
DIE Santé de la Faune Sauvage Non Captive
DU Pathologies Tropicales Essentielles — Faculté de Médecine, Sorbonne Université*
* Diplôme universitaire complémentaire non reconnu par l’Ordre national des vétérinaires.
Pour aller plus loin?
