Quand on parle de chauves-souris, le mot virus revient presque toujours très vite. Souvent avec méfiance, parfois avec peur.
Et pourtant, ce qui me fascine chez elles, ce n’est pas tant qu’elles hébergent des virus, mais surtout leur capacité à vivre avec.
Car oui, les chauves-souris peuvent porter de nombreux agents viraux (lyssavirus, coronavirus, filovirus ou paramyxovirus)parfois surveillés de près en santé animale et humaine. Mais contrairement à beaucoup d’autres mammifères, elles développent souvent peu de signes cliniques.
C’est probablement là que réside tout leur intérêt scientifique : non pas dans le virus lui-même, mais dans l’équilibre.
Vivre avec le virus plutôt que contre lui
Chez beaucoup de mammifères, une infection virale déclenche une réaction immunitaire parfois très intense. Et une partie des lésions observées provient autant de cette inflammation excessive que du virus lui-même.
Chez les chauves-souris, cet équilibre semble différent.
Leur organisme paraît capable de freiner la réplication virale tout en limitant l’emballement inflammatoire. En immunologie, on parle de tolérance : survivre sans forcément tout éliminer.
C’est une stratégie fascinante, probablement issue d’une longue coévolution entre ces mammifères et les virus qu’ils hébergent.
Un système immunitaire à part
Les recherches actuelles explorent plusieurs pistes.
Certaines concernent la protéine kinase R (PKR), un acteur majeur de l’immunité antivirale innée, dont l’évolution semble particulière chez certaines espèces comme Myotis.
D’autres travaux montrent que certaines chauves-souris maintiennent une forme de vigilance immunitaire quasi permanente : un système toujours prêt à réagir rapidement, mais mieux régulé.
C’est probablement cet équilibre entre réactivité et modération qui explique une partie de leur singularité.
Ce que cela change sur le terrain
Dans ma pratique, notamment en faune sauvage, je manipule régulièrement des chauves-souris. Et cela impose toujours la même rigueur : gants systématiques, contention adaptée et prudence constante.
Même affaiblie, une chauve-souris peut mordre par réflexe.
Et cette morsure n’est jamais anodine.
On l’oublie parfois, mais les chauves-souris peuvent être impliquées dans la circulation de lyssavirus, le même groupe viral que celui de la rage. Or la rage reste l’une des maladies les plus redoutables : une fois déclarée, elle est quasiment toujours mortelle.
C’est pourquoi toute morsure ou contact suspect doit conduire à une évaluation médicale rapide.
Pas de panique.
Mais jamais de banalisation.
Sauvetage d’un bébé chauve-souris
lingostierefaunesauvage.comPourquoi les comprendre est essentiel
À mes yeux, les chauves-souris sont l’un des meilleurs exemples du concept One Health. Elles nous obligent à penser ensemble la faune sauvage, les virus, l’environnement et la santé humaine.
Les diaboliser serait une erreur. Les sous-estimer aussi.
Car derrière leur discrétion, elles nous rappellent quelque chose d’essentiel : dans le vivant, survivre ne consiste pas toujours à éliminer l’ennemi, mais parfois à apprendre à coexister avec lui.
Nicolas MARTINEZ
Docteur vétérinaire
DIE Santé de la Faune Sauvage Non Captive
DU Pathologies Tropicales Essentielles — Faculté de Médecine, Sorbonne Université*
* Diplôme universitaire complémentaire non reconnu par l’Ordre national des vétérinaires.

Sources:
Inserm Des chauves-souris et des virus : Entre contrôle de l’infection et tolérance immunitaire : ipubli.inserm
CNRS Comment les chauves-souris contrôlent leurs virus : lejournal.cnrs
Comptes Rendus Biologies La diversification de la protéine kinase R contribue à la spécificité des interactions entre chauves-souris et virus : comptes-rendus.academie-sciences
ANR Coevolution ancestrale et moderne entre l’immunité des chauves-souris et les virus :anr
LBBE / Université Lyon 1 Comment les chauves-souris font-elles face aux nombreux virus qu’elles hébergent ? : bbe.univ-lyon1
ENS / Planet-Vie Protéine kinase R et résistance des chauves-souris aux virus : planet-vie.ens
Pour la Science Une clé de la résistance des chauves-souris aux coronavirus identifiée : pourlascience
Dépêche Vétérinaire Les chauves-souris et les virus zoonotiques : depecheveterinaire
Dépêche Vétérinaire PDF Chauves-souris et virus zoonotiques : medias.depecheveterinaire
