Depuis 2022, une colonie de Molosses de Cestoni installée à Nice connaît chaque année, au moment de l’envol des jeunes fin août, un phénomène de mortalité anormale. Cette année, l’épisode est le plus important observé à ce jour. En tant que vétérinaire référent du centre de soins Instinct Animal, qui prend en charge la totalité de ces animaux, je suis en première ligne de cette crise depuis le début de la saison.
Qui est le Molosse de Cestoni ?
Tadarida teniotis est la deuxième plus grande chauve-souris de France métropolitaine, avec une envergure pouvant atteindre 40 à 45 cm. C’est aussi le seul représentant en Europe de son genre, Tadarida, et de la famille des Molossidae. On la trouve sur tout le pourtour méditerranéen, du Pays basque au nord des Alpes en France, et jusqu’en Indonésie à l’échelle mondiale.
Son mode de vie est particulier : elle chasse en hauteur des papillons nocturnes et des insectes en essaimage, et ses grandes ailes étroites, parfaites pour le vol rapide, l’obligent à décoller depuis un point élevé. Un individu tombé au sol ne peut donc pas simplement repartir de lui-même, ce qui explique l’urgence de la prise en charge dès qu’on en trouve un au sol.
Côté reproduction, les femelles atteignent leur maturité sexuelle dès un an et mettent bas un seul petit entre fin juin et août. Ce petit reste ensuite dépendant du gîte pendant plusieurs semaines, incapable de voler, avant son envol fin août : c’est précisément cette période qui coïncide chaque année avec les épisodes de mortalité observés à Nice.
En milieu urbain, l’espèce se love dans des interstices très étroits (joints de dilatation entre immeubles, corniches, arrière de volets roulants), qu’elle réutilise d’année en année si les conditions restent favorables.
Pourquoi Nice compte autant pour cette espèce
C’est ici que la situation prend tout son sens : Nice semble abriter la plus grande population connue de Molosses de Cestoni en France. Les prospections menées ces dernières années par le Groupe Chiroptères de Provence (GCP) ont permis d’identifier près de 300 gîtes potentiels sur la ville, et environ 80 % des gîtes de mise-bas connus dans notre région se trouvent sur le territoire niçois.
Cette concentration n’est pas anodine. Les gîtes de mise-bas répondent à des critères très précis (température, humidité, orientation) qui ne sont pas facilement remplaçables : les essais de nichoirs artificiels menés par le GCP n’ont, à ce jour, pas convaincu l’espèce. Quand un gîte historique disparaît, que ce soit à cause de travaux de rénovation ou d’une fermeture sanitaire liée au plomb, les femelles se reportent sur les gîtes restants, souvent en plus grand nombre. Résultat : une pression croissante sur un nombre de sites disponibles qui, lui, ne cesse de diminuer.
Le risque pour l’espèce si rien ne change
Le Molosse de Cestoni n’est pas classé comme une espèce mondialement menacée, mais il est intégralement protégé en France, comme toutes les chauves-souris. Le vrai sujet n’est donc pas une extinction planétaire, mais bien la pérennité d’une population qui pèse lourd à l’échelle nationale. Si la contamination au plomb continue de toucher les principaux gîtes de reproduction niçois, année après année, sans qu’on parvienne à sécuriser des sites sains en nombre suffisant, c’est une part disproportionnée de la reproduction de l’espèce en France qui se retrouve fragilisée. C’est tout l’enjeu du travail actuellement mené par le GCP et l’OFB : identifier les gîtes contaminés, en protéger de nouveaux, et étudier des solutions de décontamination ou de substitution avant que le phénomène ne s’aggrave encore.
La crise de cette année en bref
Depuis le 19 août, 300 individus ont été récupérés, dont plus de 150 sont encore en soins actifs au centre. La cause est une intoxication au plomb, provenant de la dégradation de peintures anciennes de façade ou de plaques d’étanchéité de toiture. Les analyses menées à l’intérieur des bâtiments concernés n’ont révélé aucun risque pour les habitants humains : ce sont bien les chauves-souris qui sont victimes de cette pollution, pas l’inverse.
Un travail d’équipe
Cette prise en charge repose sur une collaboration étroite avec le Groupe Chiroptères de Provence (GCP), qui mène depuis plusieurs années l’enquête de terrain permettant d’identifier les gîtes contaminés et de comprendre les déplacements de la colonie. Sans leur expertise, il serait impossible de documenter ce phénomène dans sa globalité.
Comment aider
Cette prise en charge représente un investissement humain et financier considérable pour le centre. Une campagne de dons a été lancée pour permettre d’accompagner ces animaux dans les meilleures conditions :
👉 Faire un don pour les Molosses de Cestoni
Je travaille actuellement à la rédaction d’un article plus approfondi sur la gestion médicale de cette crise, qui sera publié dans la presse vétérinaire.
Nicolas MARTINEZ
Docteur vétérinaire
DIE Santé de la Faune Sauvage Non Captive
DIU Pathologies Tropicales Essentielles — Faculté de Médecine, Sorbonne Université*
DU Droit de l’Animal — Faculté de Droit et Science Politique, Université Côte d’Azur*
* Diplômes universitaires complémentaires non reconnus par l’Ordre national des vétérinaires.
Sources
- LPO PACA – Biodiv06, fiche espèce Tadarida teniotis : biodiv06-lpo.org
- Parcs nationaux de France, Le molosse de Cestoni : parcsnationaux.fr
- Wikipédia, Molosse de Cestoni : fr.wikipedia.org
- Animalia.bio, European free-tailed bat : animalia.bio
- Observatoire FAUNA, fiche espèce Tadarida teniotis : observatoire-fauna.fr
- Groupe Chiroptères de Provence (GCP) : données de terrain et de suivi communiquées dans le cadre de la collaboration avec le centre de soins Instinct Animal
Pour aller plus loin: