Corneilles et corbeaux en ville : des voisins que nous connaissons mal

Ils crient, fouillent nos poubelles, salissent les trottoirs et peuvent occasionner des dégâts aux cultures. Corneilles et corbeaux ont rarement bonne réputation. Pourtant, derrière ces oiseaux noirs devenus si familiers se cachent des animaux remarquablement intelligents, qui ont surtout appris à vivre dans un monde profondément transformé par l’Homme.

Il suffit parfois de quelques dizaines de corbeaux installés dans les arbres d’un parc pour que le mot « nuisance » revienne dans toutes les bouches.

Le bruit et les fientes sont bien réels, les poubelles éventrées aussi. À la campagne, les agriculteurs peuvent subir de vrais dégâts sur certaines cultures. Je ne cherche pas à nier tout cela.

Mais je trouve intéressant de constater à quel point notre regard change selon l’animal sauvage qui s’installe à proximité de nous. Nous nous émerveillons facilement devant certaines espèces, beaucoup moins devant celles qui ont suffisamment bien compris notre fonctionnement pour profiter de nos villes, de nos déchets ou de nos cultures.

Les corvidés appartiennent clairement à cette seconde catégorie.

Et ils sont particulièrement doués pour ça.

Corneille ou corbeau ?

Sur le terrain, la confusion est presque systématique : on parle souvent de « corbeau » pour désigner à peu près n’importe quel grand oiseau noir.

En France, deux espèces se rencontrent régulièrement en ville et en périphérie : la corneille noire (Corvus corone) et le corbeau freux (Corvus frugilegus).

La corneille noire possède un bec entièrement noir et emplumé jusqu’à sa base. On la voit le plus souvent seule, en couple ou en petits groupes.

Chez le corbeau freux adulte, la distinction est assez facile lorsque l’on peut l’observer de près : la base du bec est dépourvue de plumes et laisse apparaître une zone de peau grisâtre. C’est également une espèce beaucoup plus grégaire, capable de former d’importantes colonies.

Tous deux appartiennent à la famille des corvidés, aux côtés des pies, des geais et du grand corbeau. Une famille qui passionne depuis longtemps les chercheurs qui s’intéressent à la cognition animale.

Une intelligence longtemps sous-estimée

Comparer l’intelligence d’un corvidé à celle d’un enfant ou d’un primate est tentant, mais je préfère éviter ce genre de classement.

Les capacités démontrées par ces oiseaux sont déjà suffisamment étonnantes.

Selon les espèces et les situations expérimentales, des corvidés sont capables de résoudre des problèmes complexes, d’utiliser ou de fabriquer des outils, d’anticiper certaines situations et d’adapter leur comportement en fonction de leur expérience.

Leur mémoire sociale est tout aussi remarquable.

Des travaux menés notamment chez la corneille d’Amérique ont montré que ces oiseaux pouvaient reconnaître un visage humain associé à une expérience négative et conserver cette information pendant plusieurs années. Cette réaction peut également être acquise par d’autres individus du groupe.

Autrement dit, lorsqu’une corneille nous observe depuis un arbre ou un lampadaire, elle perçoit probablement beaucoup plus de choses que nous ne l’imaginons.

J’ai moi-même été confronté, dans un contexte très différent, à cette étonnante capacité des corvidés à développer une relation avec l’être humain.

Une corneille sur mon épaule

Il y a quelques années, j’ai pris en charge une corneille qui avait été imprégnée par l’Homme.

Elle était devenue extrêmement familière, au point de venir se poser spontanément sur mon épaule. La photo que j’en ai gardée est plutôt sympathique. La situation, elle, l’était beaucoup moins.

Chez un animal sauvage, une trop grande proximité avec l’être humain peut compromettre le retour à une vie normale. Un jeune oiseau élevé dans de mauvaises conditions peut développer des comportements qui rendent ensuite son retour dans le milieu naturel beaucoup plus compliqué.

Chez une espèce aussi sociale et adaptable qu’une corneille, le problème prend une dimension particulière.

Cette corneille n’avait pas perdu ses capacités d’apprentissage. Elle avait, au contraire, peut-être trop bien appris à vivre avec nous.

Dr Nicolas Martinez vétérinaire avec une corneille
Corneille noire (Corvus corone) imprégnée par l’Homme, prise en charge à la clinique. — Dr Nicolas Martinez

C’est aussi une bonne occasion de rappeler qu’un jeune corvidé trouvé au sol ne doit pas être systématiquement ramassé. Un jeune qui vient de quitter le nid peut encore être nourri et surveillé par ses parents à proximité.

Notre volonté de « sauver » un animal peut parfois créer un problème qui n’existait pas.

Cette histoire d’imprégnation illustre à sa manière l’extraordinaire faculté d’adaptation des corvidés. À une tout autre échelle, c’est cette même capacité qui leur a permis de trouver leur place dans nos villes.

Nous leur avons construit un environnement plutôt accueillant

Une ville ne ressemble pas vraiment à un habitat naturel.

Pourtant, pour un animal opportuniste, elle offre une quantité considérable de ressources. Nos déchets alimentaires fournissent de la nourriture, les pelouses permettent de rechercher des invertébrés et les grands arbres offrent des sites de repos ou de nidification.

Les corvidés ont appris à exploiter tout cela avec une efficacité remarquable.

Une poubelle mal fermée n’est pas une poubelle pour une corneille. C’est une source de nourriture.

Un alignement d’arbres peut devenir un dortoir accueillant des dizaines, parfois des centaines d’individus.

On parle alors facilement de prolifération. Mais ces oiseaux exploitent avant tout les ressources que notre propre environnement met à leur disposition.

Avant de se demander comment les faire partir, il peut donc être utile de comprendre pourquoi ils sont là.

Corneille noire en milieu urbain à Nice
Une corneille noire en milieu urbain à Nice — Biodiversité et faune sauvage

Des charognards jusque dans nos villes

C’est une fonction qu’on oublie facilement.

Les corvidés sont omnivores et consomment volontiers des animaux morts. Un petit mammifère écrasé sur une route, un oiseau mort ou différents restes animaux peuvent rapidement devenir une ressource alimentaire.

À une échelle évidemment très différente, cela rappelle le rôle des vautours dont je parlais récemment après avoir observé une carcasse d’hippopotame en Namibie.

La comparaison a ses limites, mais le principe écologique reste le même : la matière organique ne disparaît pas. Elle est recyclée.

Les corvidés consomment aussi de nombreux invertébrés et participent, selon les espèces et les milieux, à la dispersion de certaines graines.

Même au cœur d’une ville, les chaînes alimentaires continuent donc de fonctionner.

Simplement, nous ne les regardons plus beaucoup.

Quand la cohabitation devient difficile

Reconnaître leur intérêt écologique ne veut pas dire nier les problèmes qu’ils peuvent provoquer.

Un dortoir regroupant un grand nombre d’oiseaux au-dessus d’une rue ou à proximité d’habitations peut devenir très gênant. Les vocalisations sont parfois difficiles à supporter et l’accumulation des déjections sous les arbres peut être importante.

Les corneilles apprennent également très vite à fouiller certains contenants dès qu’elles savent pouvoir y trouver de la nourriture.

Ces situations peuvent nécessiter des mesures de gestion.

Mais elles posent une question intéressante : cherchons-nous à gérer les oiseaux ou ce qui les attire ?

Si les ressources alimentaires restent disponibles, retirer localement des individus ne fait pas nécessairement disparaître ce qui rendait l’endroit attractif. La gestion des déchets, la limitation du nourrissage et l’aménagement de certains sites font donc partie des pistes à envisager.

Et dans les cultures ?

Le conflit ne s’arrête pas aux limites des villes.

Corneilles noires et corbeaux freux peuvent occasionner de véritables dégâts agricoles, notamment au moment des semis. Le maïs peut être particulièrement concerné au printemps, lorsque les oiseaux recherchent les graines ou arrachent les jeunes plantules. Certaines productions maraîchères peuvent également être touchées.

Ce n’est pas anecdotique pour l’agriculteur qui en subit les conséquences.

Ces dégâts expliquent que ces espèces puissent faire l’objet de mesures de régulation et, selon les territoires et la réglementation en vigueur, relever du classement parmi les espèces susceptibles d’occasionner des dégâts (ESOD).

Mais la question de l’efficacité à long terme des destructions mérite également d’être posée. Une partie des dégâts peut être occasionnée par des groupes mobiles, notamment de jeunes oiseaux non reproducteurs, capables d’exploiter successivement différentes parcelles. Éliminer des individus localement ne garantit donc pas que d’autres ne viendront pas occuper la même place si la ressource reste disponible.

Cela ne signifie pas qu’aucune régulation n’est jamais justifiée.

Cela signifie surtout qu’il est difficile de résoudre un problème écologique complexe avec une réponse unique.

Les pratiques culturales, les méthodes d’effarouchement et différentes mesures préventives ont également leur place, avec une efficacité qui dépend du contexte.

Soigner pour rendre à la vie sauvage

Une autre corneille prise en charge par notre équipe raconte une histoire très différente de celle de l’oiseau imprégné.

Celle-ci était restée sauvage.

Elle nous avait été confiée avec une blessure par balle à la patte. Après les soins et une période de récupération, son état permettait enfin d’envisager son retour dans la nature.

Prise en charge vétérinaire d'une blessure par balle sur une corneille
Examen clinique et prise en charge d’une blessure par tir sur une corneille — Médecine de la faune sauvage

Mon équipe a filmé son relâcher.

La séquence ne dure que quelques secondes. L’oiseau retrouve l’extérieur et repart aussitôt vers les arbres.

J’aime particulièrement cette vidéo parce qu’elle résume assez bien l’objectif des soins à la faune sauvage.

Nous pouvons examiner ces animaux, les radiographier, traiter une fracture, les nourrir pendant leur convalescence et parfois passer plusieurs semaines à nous en occuper.

Mais la réussite ne se mesure pas à la relation que nous avons créée avec eux.

C’est même plutôt l’inverse.

Le but est qu’ils repartent et qu’ils n’aient plus besoin de nous.

Quelle place sommes-nous prêts à leur laisser ?

Nos villes ne sont pas des espaces réservés aux humains.

Des chauves-souris occupent nos bâtiments, des rapaces nichent sur certaines constructions, des renards traversent les rues la nuit et des corneilles nous observent depuis les arbres et les lampadaires.

Nous apprécions généralement cette biodiversité tant qu’elle reste discrète.

Dès qu’elle fait du bruit, ouvre nos poubelles, laisse des fientes sur une voiture ou s’intéresse à nos cultures, notre tolérance diminue beaucoup plus vite.

Les corvidés illustrent assez bien cette relation parfois contradictoire que nous entretenons avec la faune sauvage.

Il ne s’agit pas de nier les nuisances. Il ne s’agit pas non plus de considérer que toute intervention humaine serait mauvaise par principe.

Mais entre les traiter uniquement comme des nuisibles et les idéaliser parce qu’ils sont intelligents, il reste beaucoup de place pour essayer simplement de les comprendre.

Corneilles et corbeaux n’ont pas envahi nos villes.

Ils ont surtout appris à vivre dans le monde que nous avons construit.

Et, à bien des égards, ils ont peut-être appris à nous connaître mieux que nous avons pris le temps de les connaître.

« Et, à bien des égards, les corneilles et le corbeaux ont peut-être appris à nous connaître mieux que nous avons pris le temps de les connaître. » Dr Nicolas MARTINEZ

Nicolas MARTINEZ
Docteur vétérinaire

DIE Santé de la Faune Sauvage Non Captive

DU Droit de l’Animal — Faculté de Droit et Science Politique, Université Côte d’Azur*

* Diplôme universitaire complémentaire non reconnu par l’Ordre national des vétérinaires.

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