Je pensais observer une simple scène de charognage. J’ai surtout assisté à une remarquable démonstration du rôle que jouent les vautours dans le fonctionnement des écosystèmes.
Au cours d’un safari dans le nord de la Namibie, notre guide a brusquement ralenti. Au loin, quelques silhouettes étaient posées dans les arbres. Puis j’ai aperçu plusieurs vautours au sol. Il y avait forcément une carcasse.
En nous approchant, un hippopotame est apparu.
L’animal était couché sur le flanc. Plusieurs dizaines de vautours étaient déjà à l’œuvre, tandis que d’autres continuaient d’arriver. J’ai commencé à filmer, puis je me suis simplement arrêté pour observer.
La scène était impressionnante, mais pas pour les raisons que j’imaginais.
Je m’attendais à une carcasse déchiquetée dans tous les sens. En réalité, les oiseaux semblaient suivre une logique bien précise.
Une ouverture très nette, presque rectangulaire, avait été pratiquée au niveau de l’abdomen. C’est par cette ouverture que les vautours accédaient aux organes internes et aux tissus les plus riches. Quelques individus se nourrissaient pendant que d’autres attendaient leur tour, perchés dans les arbres voisins ou à quelques mètres de la carcasse.
Pendant plusieurs minutes, je n’ai plus regardé que les vautours.
Quand la Namibie éclaire notre pratique vétérinaire
Cela peut paraître surprenant, mais cette scène m’a immédiatement ramené à notre activité de soins à la faune sauvage en France.
Chaque année, nous accueillons des vautours blessés, affaiblis ou intoxiqués. Lorsqu’ils recommencent à s’alimenter seuls, nous leur proposons volontairement de grosses pièces de poulet avec la peau et les tissus encore attachés.
Le but n’est pas seulement de les nourrir.
Nous cherchons à préserver leur comportement naturel. Un vautour doit tirer sur les tissus, utiliser la puissance de son cou et de son bec, retrouver les gestes qu’il utilisera une fois relâché.
En observant les oiseaux autour de cet hippopotame, je retrouvais exactement ces mouvements.
Les agents sanitaires de la savane
Les vautours souffrent d’une réputation injuste.
Parce qu’ils se nourrissent de cadavres, ils sont souvent associés à la mort. Pourtant, ils en limitent les conséquences.
En faisant disparaître rapidement les carcasses, ils participent au recyclage de la matière organique et réduisent le risque de prolifération de nombreux agents pathogènes. Leur système digestif est capable de détruire des bactéries qui seraient dangereuses pour beaucoup d’autres espèces.
Ils rendent ainsi un véritable service sanitaire aux écosystèmes.
Lorsque l’on assiste à une scène comme celle-ci, on comprend rapidement que la savane ne fonctionnerait pas de la même manière sans eux.
Des menaces créées par l’Homme
Malheureusement, les principaux dangers qui pèsent aujourd’hui sur les vautours ne viennent plus de la nature.
Ils viennent de nous.
Depuis plusieurs années, nous nous intéressons aux intoxications au plomb chez les vautours. Lorsqu’un animal est atteint par des munitions contenant du plomb, de très nombreux fragments métalliques restent dispersés dans les tissus. Invisibles à l’œil nu, ils sont ensuite ingérés par les rapaces qui consomment la carcasse.
Les conséquences peuvent être dramatiques : troubles neurologiques, amaigrissement, incapacité à voler, puis parfois la mort.
J’ai déjà abordé cette problématique à plusieurs reprises sur martinez.vet, car elle reste encore largement méconnue.
Une autre menace est liée à certains médicaments vétérinaires.
Le cas du diclofénac est devenu emblématique. Utilisé chez les animaux d’élevage dans plusieurs pays d’Asie, cet anti-inflammatoire a provoqué l’effondrement de populations entières de vautours après la consommation de carcasses contenant des résidus du médicament.
Ces exemples rappellent qu’un vautour peut mourir simplement en accomplissant son rôle écologique.
Changer de regard
En quittant cette carcasse, plusieurs vautours étaient déjà retournés se percher dans les arbres.
D’autres poursuivaient leur travail dans un calme presque étonnant.
Dans quelques jours, il ne resterait probablement presque rien de cet hippopotame.
Nous admirons facilement les grands prédateurs africains.
Les vautours, eux, passent souvent inaperçus.
Pourtant, ils font partie de ces espèces discrètes sans lesquelles un écosystème ne peut pas fonctionner durablement.
Depuis ce jour en Namibie, je ne regarde plus un vautour tout à fait de la même manière. Et j’espère que, désormais, vous non plus.
Nicolas MARTINEZ
Docteur vétérinaire
DIE Santé de la Faune Sauvage Non Captive
DU Pathologies Tropicales Essentielles — Faculté de Médecine, Sorbonne Université*
* Diplôme universitaire complémentaire non reconnu par l’Ordre national des vétérinaires.
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