Cette histoire m’a été racontée lors de mon Diplôme Inter-Universitaire de Pathologies Tropicales Essentielles à la Faculté de Médecine de la Sorbonne. Elle s’appuie sur les enseignements du professeur Jérôme Depaquit, spécialiste reconnu de l’entomologie médicale, de la biologie des phlébotomes et des systèmes leishmaniens.
Elle illustre parfaitement une réalité souvent sous-estimée : certaines maladies voyagent avec nous… et peuvent parfois changer complètement de destin.
À la fin du XVe siècle, lors des grandes expéditions vers le Nouveau Monde, les navigateurs européens embarquaient fréquemment avec leurs chiens. Certains de ces animaux étaient probablement porteurs de Leishmania infantum, le parasite responsable de la leishmaniose.
En arrivant dans le Nouveau Monde, ces chiens ont introduit le parasite dans un environnement totalement nouveau.
En théorie, cela n’aurait pas dû suffire.
Le parasite dépend en effet d’un insecte vecteur très spécifique : le phlébotome. Or, les espèces européennes capables d’assurer cette transmission n’existaient pas sur ce continent.
Et pourtant, le parasite a trouvé une solution.
Il a réussi à s’adapter à un phlébotome local : Lutzomyia longipalpis.
Ce phénomène, relativement rare, est appelé capture parasitaire : un agent infectieux détourne un vecteur différent de celui qu’il utilise habituellement pour maintenir son cycle.
Dans ce cas précis, l’adaptation a été particulièrement efficace.
Ce nouveau vecteur pique à la fois les chiens et les humains. Il s’adapte facilement aux environnements modifiés par l’activité humaine et s’est largement répandu en Amérique du Sud.
Peu à peu, un nouveau cycle s’est mis en place : le chien comme réservoir, le phlébotome comme vecteur, et l’homme comme hôte accidentel.
Aujourd’hui, la leishmaniose fait partie intégrante du paysage sanitaire de certaines régions d’Amérique latine, notamment au Brésil.
Cette histoire constitue une illustration presque parfaite du concept One Health.
Les déplacements humains ont transporté le parasite.
Les animaux ont permis sa persistance.
L’environnement a facilité son expansion.
Déforestation, urbanisation et proximité croissante entre humains, chiens et vecteurs ont renforcé ce cycle.
Ce cas reste rare dans l’histoire des maladies vectorielles.
Mais il rappelle une chose essentielle : lorsqu’un parasite trouve les bonnes conditions, les frontières géographiques comptent parfois bien moins que les opportunités biologiques.
Nicolas MARTINEZ
Docteur vétérinaire
DIE Santé de la Faune Sauvage Non Captive
DU Pathologies Tropicales Essentielles — Faculté de Médecine, Sorbonne Université*
* Diplôme universitaire complémentaire non reconnu par l’Ordre national des vétérinaires.
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